mardi 8 avril 2014

Nutrition : vers un code de bonne conduite ?

Les aliments auront-ils bientôt une étiquette de couleur selon leur qualité nutritionnelle, comme l’habitat et l’électroménager sont notés en fonction de leurs performances énergétiques ? C'est ce que préconise un rapport du professeur Serge Hercberg (Inserm) sur la prévention nutritionnelle, remis le 28 janvier à la ministre de la santé Marisol Touraine. Dans le cadre de la stratégie nationale de santé, celle-ci avait demandé des propositions concrètes pourdonner un nouvel élan au Programme national nutrition santé (PNNS, à mi-parcours de son 3e volet 2011-2015). 

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Serge Hercberg, qui préside le PNNS depuis sa création, en 2001, a listé au totalquinze mesures préventives, dont l’emblématique étiquetage des aliments manufacturés. « Cela fait des années que les associations de consommateurs et les nutritionnistes plaident pour un système simple avec des pastilles de couleur, qui donnent une idée de la qualité nutritionnelle globale, explique-t-il. Pour les consommateurs, c’est une source d'information, permettant de comparer des denrées dune même famille. »
De fait, le dispositif actuel est peu adapté au grand public. L’étiquetage, souvent au dos ou sur le côté des emballages des aliments, fait en général état de la teneur en calories, en glucides, lipides (notamment graisses saturées), protéines, fibres et sodium (sel), mais l’interprétation reste complexe. Et la comparaison entre produits de différentes marques est plutôt fastidieuse. Le nouveau règlement européen Information des consommateurs (INCO), qui devra s’appliquer d'ici à 2016, va rendre obligatoire les mentions nutritionnelles sur les produits alimentaires préemballés sans vraiment bouleverser l’information délivrée aux acheteurs.
« DONNER DES REPÈRES »
EQUIPE EPIDEMIOLOGIQUE NUTRITIONNELLE; INSERM; INRA; CNAM; UNIVERSITE PARIS XIII
Serge Hercberg s’est appuyé sur la littérature internationale, les recommandations de groupes d’experts et l’expérience de pays comme leRoyaume-Uni, qui a récemment mis en place un système de feux tricolores.« Toutes les analyses systématiques publiées concluent que les systèmes d’information nutritionnelle sont susceptibles d’influencer les consommateurs et que ces effets touchent tous les groupes de population, notamment ceux qui ont les plus faibles niveaux d’éducation, qui sont le plus à risque nutritionnel (obèses, hypertendus) ou qui ont le plus faible intérêt pour la nutrition », écrit-il dans son rapport. Le nutritionniste concède toutefois que « les études portent sur les comportements d’achat à court terme mais ne testent pas l’impact de la mesure mise en place dans la durée ».
EQUIPE EPIDEMIOLOGIQUE NUTRITIONNELLE; INSERM; INRA; CNAM; UNIVERSITE PARIS XIII
LE MODÈLE BRITANNIQUE À TROIS COULEURS
S'inspirant du modèle britannique à trois couleurs, Serge Hercberg préconise une échelle plus fine avec cinq couleurs (vert, jaune, orange, fuchsia, rouge). Avantage : « Il est plus facile pour un industriel de faire monter son produit d’une catégorie avec cinq couleurs qu’avec trois. » Mais la méthode de calcul reste la même que celle des Anglais. Pour chaque aliment sont pris en compte quatre éléments plutôt défavorables sur le plan nutritionnel : la densité énergétique (apport calorique pour 100 g), la teneur en sucres simples, en graisses saturées et en sel. Chacun de ces items étant noté de 1 à 10, le score global est donc compris entre 0 (le meilleur sur le plan nutritionnel) et 40. Celui-ci peut cependant être minimisé par la présence dans le produit d’éléments considérés comme favorables pour la santé : fruits ou légumes, fibres, protéines, chacun étant coté de 1 à 5. La note finale peut donc théoriquement aller de – 15 (dans l’idéal) à + 40.
« L'idée n'est pas de stigmatiser un produit ni d'interdire de manger les produits rouges, mais de donner des repères », résume le docteur Chantal Julia, de l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Bobigny), qui travaille avec le professeur Hercberg. Globalement, l'offre alimentaire comprend de nombreux aliments gras et sucrés que le consommateur n'identifie pas forcément comme tels. »Certains regrettent que le système ne prenne pas en compte les additifs, colorants, et les labels bio.
« ÉCLAIRER LES CONSOMMATEURS DANS LEUR CHOIX »
Si le principe d’un tel étiquetage était retenu, il devrait être validé par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), qui fixerait les seuils pour chaque couleur. « L’étiquetage est un outil de gestion, il ne s’agit que de la partie émergée de l'iceberg de questions scientifiques relatives à la nutrition », estime toutefois la professeure Irène Margaritis, responsable de l'unité Nutrition à l'Anses.
Pour l’heure, rien n’est acquis. Le projet a reçu le soutien des associations, mais l’industrie agroalimentaire freine des quatre fers. « Nous soutenons le projet et demandons au gouvernement français de l’appliquer », affirme Olivier Andrault, de l’UFC-Que choisir, car, affirme-t-il, « gouvernement après gouvernement, il ne se passe rien dans la nutrition. Nous en sommes restés à de vagues chartes d’engagements volontaires ». Et d'ajouter : « Avec le règlement européen INCO, on a perdu l’occasion d’améliorer l’étiquetage obligatoire. »
L'association Consommationlogement et cadre de vie (CLCV) est sur la même ligne. « Nous trouvons la proposition de M. Hercberg très ambitieuse. Nous voulons une information pour éclairer les consommateurs dans leur choix. Faire passer l’idée qu’on a besoin d’un système visible, en face avant des produits, qui permet de lescomparer. Il n’est pas question de dire Toutes les pâtes à tartiner sont étiquetées en rouge et les compotes sans sucre en vert’. Parmi les pâtes à tartiner, certaines sont plus équilibrées que d’autres », estime Charles Pernin, de la CLCV. Cette association de consommateurs « invite la ministre de la santé à inclure l’échelle nutritionnelle dans le futur projet de loi de santé publique ».
UN SONDAGE EN LIGNE
Pour défendre l’idée, la CLCV a aussi lancé un sondage en ligne auprès des consommateurs fin février. Une initiative qui lui a permis de vérifier que la proposition n’était pas du goût de tous. L’association de consommateurs a publié un mail, envoyé par l’Association nationale de l’industrie agroalimentaire (ANIA) à ses membres, qui se conclut par une injonction sans ambiguïté : « Nous vous incitons à répondre massivement à ce sondage ! » Au final, selon M. Pernin, « sur les près de 1 200 réponses reçues, 85 % des personnes sont favorables à la présence de l’échelle nutritionnelle sur l’emballage ». Si le « bourrage des urnes » n’a donc eu qu’un effet très limité, il illustre bien l’opposition de l’ANIA sur ce sujet. Même si, pris individuellement, tous les industriels n’ont peut-être pas le même avis.
Au-delà des associations historiques de consommateurs, des mouvements de citoyens commencent à voir le jour. Le projet Open Food Facts (http://openfoodfacts.org/), né en mai 2012, milite ainsi pour « plus de transparence dans l'industrie alimentaire, en particulier sur les étiquettes », selon son fondateur Stéphane Gigandet. Environ 900 contributeurs dans le monde entier envoient des données accessibles en open data, sur Internet et smartphones. D’autres applications, telle Shopwise, existent pour scanner les aliments et identifier leur contenu.
De leur côté, les industriels ne voient pas d’un bon œil ces dispositifs. L’ANIA estime que le règlement INCO fournit des « informations simples, objectives et immédiates » pour évaluer l’apport nutritionnel de l’aliment et sa place dans l’alimentation quotidienne par rapport aux besoins. A contrario, l’association de l’agroalimentaire juge que « les feux tricolores [du système anglais] sont une évaluation subjective. Il s’agit d’un jugement de valeur qui est identique quelle que soit la taille de la portion de l’aliment concerné ou l’alimentation de la personne. Tous les aliments peuvent avoir une place dans une alimentation équilibrée. Tout est une question de quantité consommée et de fréquence de consommation ».
DÉBAT DANS LE MILIEU DES NUTRITIONNISTES
Des enseignes de la grande distribution se sont toutefois engagées à clarifierl'information, comme Intermarché, qui a mis en place en 2006 Nutripass, un système de feux tricolores. De même, des distributeurs travaillentdepuis 2006 pour améliorer leurs marques de distributeur (MDD), comme certains industriels, notamment en changeant les recettes des produits.
La proposition d'étiquetage fait aussi débat dans le milieu des nutritionnistes. Jean-Michel Lecerf, chef du service nutrition de l'Institut Pasteur de Lille, s'est ainsi déclaré défavorable à un tel fléchage, qui « peut avoir des effets pervers », a-t-il indiqué dans Le Figaro le 4 février. « Aucun aliment n'est mauvais en soi, tout est une question d'équilibre », ajoutait le nutritionniste, lui-même souvent critiqué pour ses multiples liens d'intérêt avec l'industrie agroalimentaire. Un cas loin d'être unique dans le milieu des chercheurs en nutrition, comme le souligne Serge Herberg. Lui-même, reconnaît-il, a noué de nombreux partenariats avec des industriels pour ses études, avant d'abandonner tout financement privé il y a quelques années.
« PROPOSITIONS DU RAPPORT SONT EN COURS D'ANALYSE »
Autre opposition fermement exprimée, celle de l’Italie. Par la voix de sa ministre de l’agriculture, elle a déclaré en décembre 2013 que le système britannique, même sur une base volontaire, était susceptible de porter atteinte au principe de libre circulation des marchandises au sein de l’UE et d’induire en erreur le consommateur. Elle estimait que le système menaçait le « régime méditerranéen », mais aussi les produits d’appellation comme le fromage ou le jambon, qui auraient, selon elle, pu recevoir un feu rouge. Certains ont pensé qu’elle défendait ainsi une autre spécialité italienne, une marque très connue des enfants.
Que feront les pouvoirs publics ? Si l'ambition affichée par le ministère lors de l'annonce de la stratégie nationale de santé le 23 septembre 2013 est claire quant à la prévention, celui-ci est aujourd’hui très discret. « Les propositions du rapport sont en cours d'analyse », indique-t-on au cabinet de la ministre. Idem à la Direction générale de la santé. Le professeur Hercberg n'a eu aucune réaction non plus du côté de l'Assemblée nationale et du Sénat, à qui il a fait parvenirson document.

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