jeudi 27 février 2014

Le pionnier de l’agriculture de demain

Alors que le tentaculaire Salon de l'Agriculture ouvre ses portes à Paris, faisant la part belle aux méthodes agro-industrielles, certains fermiers se battent pour défendre le courant inverse. Eliot Coleman est de ceux-là. Il est américain, et ce n'est pas un hasard. Si l'agriculture intensive et chimique est prépondérante aux Etats-Unis, une contre-(agri)culture, qui prône un retour aux valeurs humaines et naturelles, se développe avec d'autant plus de vigueur.
Eliot Coleman est l’un des pionniers du "Deep organic farming", ou micro-agriculture biologique à haute productivité. Sur une terre acide, caillouteuse et gelée de l'Etat du Maine, cet ancien professeur a créé la Four Season Farm (Ferme des quatre saisons) il y a plus de 40 ans. C’est aujourd’hui un jardin fertile, à la productivité inouïe, été comme hiver, et ce sans aucun recours aux énergies fossiles, produits chimiques ou mécanisation. 
Serre d'Eliot Coleman ©Barbara Damrosch
Serre d'Eliot Coleman ©Barbara Damrosch
Coleman vient de publier en France Des légumes en hiver (sous-titré "produire en abondance, même sous la neige") : un manuel précis et passionnant, destiné aux jardiniers amateurs comme aux professionnels du maraîchage. 
Dans son livre, Coleman révèle qu'il s’est inspiré des pratiques maraîchères parisiennes du 18 et 19ème siècles, tombées dans l’oubli aujourd’hui. Grâce à des techniques de micro-agriculture méticuleuse et à l’amendement des terres avec du crottin de cheval (abondant en ville avant l’apparition des voitures), et ce sur 6% de la surface urbaine, Paris était totalement autonome en termes d’approvisionnement de fruits et légumes (on est bien loin du compte aujourd’hui !).
Eliot Coleman enseigne, à sa manière, un bon sens paysan tourné vers l’avenir, et prouve que l'agriculture biologique à dimension humaine est une vraie alternative. Interview d'un révolutionnaire de la terre (*).
Eiiot Coleman et son mesclun d'hiver ©Barbara Damrosch
Eiiot Coleman et son mesclun d'hiver ©Barbara Damrosch
Quelles ont été vos premières inspirations ?
J’ai commencé à cultiver ma ferme en 1968. A l’époque, il n’y avait quasiment plus aucune tradition maraîchère en France ni aux Etats-Unis. Mais en 1974, j’ai découvert la ferme de Louis Savier en région parisienne. J’étais impressionné : les rangées étaient droites et serrées, sans aucune mauvaise herbe, les récoltes étaient incroyablement saines et abondantes, c’était exemplaire. Savier s’inspirait des pratiques françaises d’antan, même s’il n’utilisait pas les cloches en verre ou le crottin de cheval, qui était la clé du succès des anciens jardins maraîchers parisiens. Il a modernisé ces traditions pour le 20ème siècle, et moi je m’en suis inspiré pour les adapter au 21ème siècle.
Pourquoi, selon vous, l’agriculture s’est-elle autant dégradée ?
On ne valorise pas assez la nourriture, et on essaie de la produire toujours au moindre coût. Pourtant, la qualité de ce que nous mangeons, de ce que nous mettons dans notre corps, c'est bien plus important que la qualité de l’essence que nous mettons dans nos voitures… Or vous n’oseriez jamais mettre une mauvaise essence dans le moteur de votre belle voiture de sport ! Pourquoi négliger ainsi notre corps ? Je pense que c’est parce que l’homme n’accepte pas que les lois de la nature s’appliquent aussi à lui.
Pourquoi, si c’est si efficace et productif, n’applique-t-on pas plus les méthodes de l’agriculture biologique ?
Le problème de l’agriculture biologique, c’est que lorsqu’elle est bien faite, seul le fermier gagne de l’argent. Il n’y a aucun profit à se faire en conseillant aux gens de cultiver leurs champs naturellement. C’est comme la santé ou la guerre : rien ne fait plus peur à l’industrie médicale que l’idée d’un monde en bonne santé, rien ne fait plus peur à l’industrie de l’armement que l’idée d’une paix universelle. Les bonnes idées sont rarement lucratives ou commercialisables…
Mais il y a de l’espoir, tout de même ?
Oui, j’ai beaucoup d’espoir dans les fermiers du futur, souvent des jeunes gens très cultivés qui se tournent vers la terre et la nature, ou ces reconvertis venus des villes, qui veulent changer de vie. Leurs visions sont saines, pures, et novatrices. Cela implique beaucoup de travail, mais après tout, le travail est ce qui justifie notre existence sur terre !
Quelle est votre devise ?
"La nature a toujours raison"… S’il y a une erreur, c’est donc moi qui l’ai faite. Et si cela semble trop compliqué, c’est probable que j'ai aussi fait fausse route. 
Eliot Coleman et son épouse Barbara Damrosch
Eliot Coleman et son épouse Barbara Damrosch
A lire : "Des légumes en hiver" d'Eliot Coleman, Actes Sud, 35€.
(*) La première fois que j'ai entendu parler des méthodes d'Eliot Coleman, c'était à la ferme du Bec-Hellouin, chez Perrine et Charles Hervé-Gruyer, où j’enquêtais sur les alternatives à l’agriculture intensive (article "Les révolutionnaires de la terre"M le magazine du Monde, février 2012). Dans leur magnifique ferme normande, ce couple pratique la permaculture et applique bon nombre de préceptes de Coleman.
Source: Le Monde (http://goo.gl/mZSkQD)

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